Se sentir belle

En veux-tu, en voilà, des mots qui peuvent remuer et énerver ... : se sentir belle ...
Pour la bonne et simple raison que la beauté passe par le regard. Les yeux d'autrui, et surtout les yeux qu'Elle porte sur Elle-même.
Et à bien y réfléchir, Elle s'est très rarement sentie belle. Et pourtant Elle ne va pas se mentir, Elle le cherche souvent : comme si pour se sentir aimée, il fallait qu'Elle se sente aussi esthétiquement appréciée.
Boum, badaboum, on retombe dans les paradoxes : Elle qui oublie son corps jusqu'à le laisser hurler pour atteindre la pureté de l'âme tant idéalisée, serait finalement aussi en quête de cette "superficialité" refoulée.
Dans les yeux de qui d'ailleurs chercher ce reflet?
Il y a eu la mère dont la bouche n'a jamais dit qu'Elle était jolie, jamais moche non plus peut-être, juste trois mots coups de poignard pour les refrains imbibés "grosse loutre obèse" (avez-vous déjà vu à quoi ressemble une loutre?). Des vocables qui travaillent, qui hantent, qui vandalisent quand plus tard alors on lui balança en pleine face le reproche de "cannibaliser" avec sa maladie.
Et puis le père, compliqué complexe d'Oedipe, beaucoup de mal à appréhender les yeux posés. A la limite même pas envie de lui sembler jolie, juste qu'Elle soit purement et limpidement sa "petite chérie".
Puis P'tite Soeur : blonde comme les blés, les yeux bleu à percer, Elle s'est souvent comparée ... Et puis un fâcheux enjeu de compétitivité et de favoritisme s'est installé jusqu'à gâcher, heureusement aujourd'hui Elles se sont retrouvées.
Les p'tits gars dans la cour d'école? On ne lui parlait pas trop parce qu'Elle était la première de la classe, on ne l'appelait même pas par son prénom, juste le "Larousse". Alors quant à lui trouver un joli minois : une encyclopédie ça écrase ...
Le voisin quand Elle habitait l'impasse de la folie lui a trouvé quelquechose, son innocence qui était belle et pfffff p'tite fille cassée, p'tite fille volée, p'tite fille souillée.
L'adolescence, les premiers baisers volés ... Elle s'entichait, OK, mais se trompait : à cet âge là, on ne s'aime pas, les garçons sont affolés par les premiers soutien-gorges qu'ils devinent sous les chemisiers des filles et ça s'arrête là.
Son premier "petit copain" en vrai, lui, l'a trouvée belle, il lui a dit et redit et encore redit, à l'étouffer, à vouloir la faire sienne et à ne plus la respecter. Dépossédée, beauté écrasée.
La maladie, l'Autre, se mettre en tête des idéaux de beauté passant par la minceur, la maigreur à disparaître, à s'effacer. Un esthétisme au goût discuté : cachez ce corps que je ne saurais voir et montrez moi cette âme qui seule vaille le coup ...
Lui est arrivé ... Est-ce qu'il l'a trouvée belle? Elle ne croit pas, Il n'a jamais dit rien de tel : de beaux yeux, un beau sourire, une belle volonté, des qualificatifs en pièces détachées. Elle a pourtant déployé des égards : les bijoux, les falbalas, la couleur sur les vêtements, sur les yeux et sur les lèvres ; mais leur relation a tout de suite pris le chemin d'une grande intellectualisation, celui d'une communion des âmes avant de passer par celle des corps. Elle en a souffert, à se chercher indéfiniment dans son regard et l'Autre de ressurgir puissance mille : comment aurait-il pu trouver belle cette enveloppe décharnée, squelettique, "rachitique" ~ selon son terme préféré ~ ? Se retrouver à des années lumière de l'objectif premier quand Elle s'est laissée habiter ... Et ses yeux sont devenus agression quand Elle y cherchait du soutien : les regards ne voient même plus puisque les larmes les embuent.
Et aujourd'hui, seule face à Elle-même et ses démons, tous ses regards en mémoire, Elle cherche à se reconstruire une vie, des yeux qui soient lavés et lui permettent d'avancer. Elle voudrait Elle se trouver belle, s'accepter, s'apprécier, sans remettre sempiternellement les clés de sa vie entre les mains des autres, de l'Autre.
C'est dur, si dur, trop dur, et puis ...