Ostéo-comptabilité du soir

Le décompte des abattis ... Un rituel arrivé avec l'Autre, une obligation de vérification.Avant de se laisser glisser dans la nuit, Elle compte, Elle mesure, Elle tâte.
Besoin de sentir les os, toujours dans le même sens. Du bas vers le haut, de Z jusqu'à A, compte à rebours jusqu'au vide.
Les chevilles (dèjà ça commence mal puisqu'il y en a une estropiée, orpheline de son tendon d'Achille) : en faire le tour entre deux doigts, et quantifier la marge qu'il reste.
Les genoux, auscultation des rotules, Elle déteste ses jambes, Elle les voudrait encoe plus longues, encore plus fines, fuselées, ciselées, dessinées, sans peau d'agrume dont l'Autre la persuade avoir été assiégée.
Les hanches, protubérance vers le Ciel, pic vers la plénitude. Pointes vers le haut, comme un laurier à décrocher.
Le creux du ventre, le vide pour faire le vide de cette vie qui la pourrit.
La cage thoracique, les côtes : 1, 2, 3 ; il faut bien tout délimiter ... Et dire que derrière tout ça, il y a ce coeur qui bat, le palpitant à ce qu'il paraît : tape et cogne sans vraiment de rythme que celui dicté par ses peurs et ses peines.
Epaules, omoplates, salières et laisser glisser ses doigts de gauche à droite, pas d'accrocs, que des déliés sans pleins.
Entre pouce et index, enserrer les poignets, se réjouir que ça tourne, que ça baille : tour de passe-passe digital.
Dernière étape réservée au visage pour s'assurer de la bonne place des mâchoires, et de cette arête sur les tempes.
Un cauchemar, avant ceux dans lesquels Elle plongera sûrement, une mise en scène macabre imposée par l'Autre. Le squelette bien en place pour l'éloigner de la vie : hystérie, perversion, aliénation. Elle qui aime tant la douceur, en face-à-face avec son corps allongé, se retrouve à aduler l'angularité. Un enfer ... enfermée ... menottée ... sortez La de là !