Viande

Publié le par Barbabulle

 

Rien que le mot lui donne la nausée, la grimace automatique ...

Un véritable blocage. Beaucoup trop de souvenirs des sens additionnés, empilés en une cascade qui n'est vouée qu'à s'effondrer.

L'odeur de la côte de porc pique le nez, celle du gras qui en suinte l'effraie.

Le bruit du couteau à trancher sur la planche à découper, accrochages dans la couenne, lui hérisse l'épiderme.

Mettre ses doigts dans la chair molle, plus ou moins lisse, filandreuse et mouillée lui donne la sensation d'être polluée.

La vue du rouge qui en coule, des sucs qui senfuient, de la rétractation à la cuisson lui soulève le coeur.


Mais le pire, ce sont ses souvenirs de bouche ... :
- Samedi après-midi, P'tite Soeur est déjà dans sa chambre en train de jouer, et Elle est seule face à son assiette blanche remplie de bouts de steack / frites depuis une heure. Il faut manger, c'est bon pour sa santé, tout est froid depuis bien longtemps mais s'il le faut on va réchauffer. Porter la fourchette vers le haut, et mâcher, une bouchée qui n'en finit plus de tourner à en devenir sucrée, impossibilité d'avaler, de faire descendre cette purée, avoir des hauts-le-coeur et de l'eau qui coule des cils ... Entendre crier, se faire disputer, qu'on est une petite fille bien compliquée ...
- L'expérience du pot-au-feu, c'est généralement pour le Mardi. Les morceaux sont pleins de nerfs, ça couine sous les dents, Elle veut plus de légumes mais il ne faut donc pas avaler que ça ...
- Le Dimanche parce que la mère aligne mal les pas, l'été le barbecue est de sortie. Des brochettes de dinde marinées, cela paraît bien intentionné, mais quand le pistolet de pain est rempli de viande qu'Elle a dite crue mais que "mais non c'est coloré", pour sûr c'est coloré : le paprika dans le yaourt de l'enrobage ça donne de la teinte à la pâleur de la volaille ...
- Première rentrée à la maison après qu'Elle n'ait pris le large pour ses études, Elle a "égaré en chemin" des louches de kilos depuis sa rencontre avec l'Autre. Il faut qu'Elle soit revigorée : on va lui servir une tranche de foie de veau ... Elle ne savait même pas qu'il était envisageable de manger ça, presque une crise de nerfs, Elle n'en veut pas, hors de sa vue ...

Haine de la viande : de celle qu'Elle a banni définitivement de ses menus, de celle qui la compose et la renvoit à ce corps qui l'empêtre. En revenir encore à la question de la nécessité de l'incarnation : besoin d'un siège, d'un réceptacle, d'un véhicule pour les valeurs de l'âme, et éviter la révulsion lorsqu'Elle se résigne à se dire qu'Elle est faite de chair et de sang.

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Publié dans Elle et l'Autre

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